Saint-Fabienk
2026-09-30
Nellie et moi cogitons sur le prochain projet, baptisé temporairement LES SILLONS, lequel portera sur la place active des personnes âgées dans notre société et sur l’avenir réservé à ma génération, un avenir pour moi aussi gris que le fleuve ce matin dans la baie de Saint-Fabien. Je suis pessimiste de nature, et rien dans l’actualité ne m’a fait beaucoup sourire depuis quelques mois, sinon l’arrivée d’Angine de Poitrine sur la scène musicale, saluée souvent parce qu’authentique, une petite goutte d’antidote au long empoisonnement culturel que nous promet l’IA. Je n’ai pourtant rien contre cette ultime merveille du monde, ce qui peut paraître contradictoire, mais je n’en suis pas à une contradiction près. J’y reviendrai.
En attendant de creuser les sillons, j’ai pris quelques jours de repos, après une année pour le moins intense en émotion. La fermeture de la ressource d’hébergement reste une plaie ouverte dans mon cœur et dans ma tête, malgré le plaisir que me procure l’Atelier 205. J’occupe le presbytère de Saint-Fabien, ce petit village où l’on passe sans s’arrêter, mais où Angine a joué cet été et que j’ai raté, parce que je n’ai plus les moyens de me payer un chalet dans la baie l’été. Je paie toutefois sensiblement le même prix que je me refusais à payer, autre contradiction. Il faut bien s’évader quand on en a encore les moyens et la capacité de conduire.
Un phoque sur un rocher ce matin au loin, presque au large, peut-être un gros oiseau ou une roche sur une roche. Je vis myope la plupart du temps, vieillir m’a dotée d’une meilleure vue, je n’aime pas les foyers, je cherche constamment mes lunettes mais je garde mes jumelles à portée de main. C’est bien un phoque, qui pivote lentement pour qu’on l’admire de face, de flanc ou de dos.
Écrire sous l’influence de l’IA Je me suis amusée il y a quelques mois à lancer des défis d’écriture à Gemini. Mes connaissances en la matière étaient nulles, mon jugement de lectrice plutôt sûr. Sa complaisance à mon égard m’a parue tout de suite suspecte. Son style, imbuvable. Je l’ai interrogé : Pourquoi passes-tu d’une phrase que j’aurais voulu écrire à une bouillie de lieux communs, de métaphores et de comparaisons dignes de romans de gare ? L’IA a le mérite d’être franche quand on l’interroge. Elle est une machine qui ratisse, qui mâchouille à la vitesse grand V et qui recrache. Elle s’améliorera sans aucun doute, et sera la reine du transhumanisme.
Je n’ai pas lu le roman de Thélyson Orélien. D’abord contente pour lui, ravie, même, j’ai été parmi ceux et celles qui ont dit bof quand on a parlé de l’IA. C’est le plagiat qui m’est resté dans la gorge. Mais j’ai lu, j’ai écouté ce qu’on disait du rôle joué par notre nouvelle créature fantastique dans la rédaction du roman. Des figures de style à donner la nausée, comme celles que j’avais observées lors de mes courtes expériences. Pourtant, elle arrive parfois à bluffer de bonnes plumes, comme l’a démontré une chroniqueuse connue en mettant au défi de rédiger un texte pour elle ou de reproduire le style de Dany Laferrière. [1]Va-t-on ressusciter Foglia ? Quels manuscrits sortiront d’un vieux tiroir d’Anne Hébert, de Jacques Poulin ou de Réjean Ducharme ? Bienvenue dans l’univers du faux. Mais le faux nous a déjà infiltrés, nous empoisonne en douceur et avec sa complaisance sirupeuse.
Mon phoque a dû partir pêcher. Lui ne nous recrachera pas en purée les mots de Michel Rivard[2] dilués avec d’autres puisés çà et là sur le Web. Un canari nous chantonnera un jour en français la météo, entre deux slams inspirés de Rimbaud et de tout ce que l’IA y aura greffé de junk et de génie humain.
[1] Il s’agit de Josée Blanchette. Je n’ai pas retrouvé le texte, dommage, parce que je n’avais pas terminé de le lire.
[2] La Complainte du phoque en Alaska, paroles de Michel Rivard, chantée par Beau Dommage.

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